|
Produits Alimentaires Traditionnels Africains
dimanche 31 décembre 2006.
Perspectives de développement de l'importation et du commerce des aliments traditionnels au Gabon
Honoré TABUNA Expert en marketing des produits traditionnels africains tabunahonore@yahoo.fr
Le Gabon importe depuis plusieurs années des aliments traditionnels produits par ses quatre voisins à savoir le Cameroun, la Guinée Equatoriale, le Congo et la République de Sao Tomé et Principe. Associée aux aliments traditionnels cultivés sur le territoire national, l'importation est le pilier important du système des aliments traditionnels gabonais (SYATGA) constitué du système national des aliments traditionnels gabonais (SYNATGA), du système régional des aliments traditionnels gabonais (SYRATGA) et du système international des aliments traditionnels gabonais (SIATGA). Né spontanément d'abord dans les zones rurales où s'effectuaient des échanges inter et intra-villages, le SYNATGA s'est développé grâce à la croissance des villes comme Libreville et Franceville sous l'égide de l'administration coloniale. Actuellement grâce à la croissance de la consommation des aliments traditionnels à Libreville, on assiste à un développement des échanges entre le Gabon et ses voisins du Nord, notamment le Cameroun en raison de la construction des ponts sur le Ntem et des marchés frontaliers de Kye Ossi et d'Ambam Minko'o. Cette tendance devrait se maintenir en raison de trois facteurs principaux : l'intégration régionale à travers l'application des lois de la CEMAC, l'urbanisation et la croissance démographique. La rencontre récente des Ministres du Commerce du Cameroun, de la Guinée Equatoriale et du Gabon est une illustration d'une présente de volonté très forte pour propulser cette activité économique. Mais après cet acte politique combien salutaire et longtemps attendu par les exportateurs et les importateurs, il revient maintenant aux experts de proposer aux pouvoirs publics des stratégies concrètes et réalistes pour développer tout le SYATGA. Le World Agroforestry Centre (ICRAF) West and Central Africa-African humid Tropic basé à Yaoundé vient de développer une méthode de développement des marchés des activités traditionnelles (MEDEMATA). Le marketing, longtemps ignoré au profit de l'agro-économie et la socio-économie ou de l'économie dans le développement rural et la lutte contre la pauvreté, joue un rôle central dans cette approche. En tenant compte de la valeur culturelle véhiculée par ces aliments en plus de leur valeur alimentaire et nutritionnelle, le marketing est associé à l'ethnobotanique et l'ethnozoologie et est désigné par le terme de marketing des aliments traditionnels ou le marketing des aliments à fort marquage culturel et vise à montrer comment on peut développer les produits traditionnels africains en général et les aliments traditionnels gabonais en particulier. Cette approche a été testée et permis aujourd'hui le développement des frites surgelées de plantain vendues dans la Grande Distribution en France par un entrepreneur franco-camerounais et des safou séchés vendus actuellement dans certains Supermarchés à Yaoundé.
Qu'appelle t-on aliment traditionnel ?
Un aliment traditionnel est un aliment dont la production, la transformation et la commercialisation se pratiquent selon les savoirs et les savoir-faire traditionnels acquis de génération en génération. Il peut être frais, transformé, préparé et sont très marqués culturellement. Aussi peuvent-ils constituer le substrat d'une industrie agro-alimentaire spécifique d'un pays. Ils sont très nombreux et disponibles dans chaque ethnie, chaque région et chaque pays. Ils portent des noms dits des noms vernaculaires différents selon les ethnies et selon les régions dans un même pays. Mais progressivement, certains noms à l'origine vernaculaires deviennent des noms commerciaux. C'est le cas de l'attiéké, nom vernaculaire utilisé à l'origine par les Ebriés en Côte d'Ivoire mais devenu aujourd'hui un nom commercial. Ce changement intervient lorsqu'un aliment traditionnel voit sa consommation s'étendre aux personnes ignorant ses saveurs dans leur région d'origine.
Typologie des aliments traditionnels importés du Cameroun et produits au Gabon
Les aliments traditionnels importés par le Gabon se divisent en deux groupes : les produits forestiers non ligneux (PFNL) alimentaires et les produits vivriers. Les premiers sont représentés principalement par le safou ou atanga, l'odika ou andok, encore appelé « chocolat », l'essok ou écorce amère utilisée dans la fabrication des boissons traditionnelles comme le musungu, boisson à base de canne à sucre, et le vin de palme. Les seconds sont représentés par le plantain, l'avocat et la mangue. A ces trois principaux produits, il faut ajouter un autre produit, symbole des échanges entre le Gabon et ses voisins du Nord. Il s'agit de la tomate dont l'intégration sur la liste des aliments traditionnels tel que défini fait encore débat chez les professionnels du marketing des produits traditionnels. Tous ces trois types de produit viennent compléter les PFNL alimentaires, comme le nkumu, et les produits vivriers cultivés au Gabon.
Quel marché pour les aliments traditionnels importés et produits au niveau national ?
Les aliments traditionnels importés du Cameroun et ceux produits au Gabon peuvent être écoulés sur trois types de débouché : le marché des aliments traditionnels de masse, le marché des aliments traditionnels de niche et le marché international d'ethnic food, c'est-à-dire le marché européen et nord-américain qui accueille des aliments véhiculant des saveurs inconnus dans l'univers alimentaires des Occidentaux.
Le marché des aliments traditionnels de masse est représenté par les grands marchés de consommation tel que le marché de Mont Boué et les différents petits marchés disséminés à Libreville où sont vendue la majorité des aliments traditionnels consommés par les Librevillois. Il accueille les aliments traditionnels dits aliment traditionnel authentique, c'est-à-dire les aliments destinés aux personnes qui connaissent l'utilisation et la préparation depuis plusieurs années. Ce type d'aliment peut être frais et transformé. Tel est le cas du safou frais ou atanga, des noix de palme, des cotylédons d'odika et de l'odika en poudre.
Le marché des aliments traditionnels de niche est représenté par les points de vente des produits alimentaires destinés aux principalement aux Gabonais à la recherche des produits prêts à être consommés ou à être utilisés et surtout aux néophytes, c'est-à-dire les personnes qui ignorent les utilisations et les modes de préparation des produits vendus. Les produits commercialisés sont des plats préparés, comme le nyémboué au poulet et la chèvre à l'odika. Aussi, des produits prêts à être utilisés, comme le nyemboué surgelé et le saka saka cuit surgelé actuellement en vente à Mbolo et au Géant CKDO sont-ils à encourager. Ce type d'aliment adapté aux revendications des consommateurs et aux nouveaux styles de consommation dans les villes est appelé aliment traditionnel authentique marketé.
Le marché international des aliments ethniques ou ethnic food est en plein développement en Europe, en Amérique du Nord et en Australie en raison du développement du tourisme, des restaurants étrangers dans les grandes villes d'Occident et la montée de multiculturalité dans les villes comme Londres et Paris. Il accueille tous les produits consommés à l'origine par les populations immigrées vivant en Occident. Ce sont des produits dits aliment à forte identité ou aliment à fort marquage culturel. Ils sont constitués du marché diasporique où sont écoulés les aliments destinés aux Africains et Gabonais vivant en Occident et le marché des aliments ethniques de masse où sont vendus des aliments destinés aux autochtones (Européens, Nord-Américain et autres Non Africains) à la recherche de nouvelles saveurs. Aussi trouve t-on de l'odika et du safou au marché de Château Rouge à Paris, à Matongué à Bruxelles et à Brixton Market à Londres. De même, les aliments africains commencent à pénétrer les grandes surfaces, comme Carrefour et Leclerc, en France. Ceci grâce aux entreprises européennes qui se sont spécialisées dans les aliments ethniques et sont continuellement à la recherche de nouveaux produits, comme cela est constaté depuis 1997 au Salon World Ethnic Food Speciality qui se tient chaque année à Paris, Londres et Los Angeles. L'Afrique et le Gabon, considérés comme des territoires gastronomiques inexplorés les intéressent.
Quelle stratégie pour le développement des importations et le commerce des aliments traditionnels ?
Le développement des importations et le commerce des aliments traditionnels au Gabon passe par le développement de tout le système des aliments traditionnels gabonais tel qu'il a été décrit ici. Celui-ci passe par l'application de l'approche market driven, c'est-à-dire c'est le marché qui doit diriger l'organisation de toute la filière. En conséquence, tout doit être fait de façon que les aliments traditionnels gabonais soient présents sur tous les marchés des aliments traditionnels présents sur le plan national, sous régional, régional et international. Il est va sans dire que c'est un processus continu comme cela l'est toujours dans tous les domaines économiques et qui doit passer forcément par des premières étapes utiles. Parmi celles-ci figure la levée de tous les obstacles qui gênent énormément les acteurs du secteur privé (importateur, commerçants, transformateur) spécialisé dans les aliments traditionnels. Ces obstacles sont de deux ordres : les obstacles à lever à très court ou à court terme et les obstacles à lever à moyen et long terme.
Dans le cas de l'importation et de la commercialisation, les obstacles à lever à très court ou à court terme sont nombreux. Mais l'urgence réside au niveau des taxes parfois injustifiées et le nombre important de contrôle qui, selon les professionnels, ressemble plus à des tracasseries qu'à autre chose des deux côtés de la frontière. Cette situation peut être réparée grâce à une volonté politique comme viennent de l'exprimer les trois Ministres du Commerce du Gabon, de la Guinée Equatoriale et du Cameroun à Ambam le 7 Avril 2004. La concrétisation de cette volonté politique et sa pérennisation passe par le dynamisme des organisations des professionnels dont le business plan doit être clairement défini et au service des objectifs commerciaux des opérateurs économiques et les attentes socio-économiques des trois états. Si celles n'existent pas encore, elles doivent l'être rapidement créé car c'est un acte facile et réaliste. Dans le cas contraire, leur capacité doit être renforcé. Le World Agroforestry Centre propose la création d'une Association des Professionnels des Aliments Traditionnels de l'Afrique Centrale (APATAC) qui doit être constituée des associations professionnelles opérant dans chaque pays. Le recensement des associations existantes tel que l'association camerounaise des exportateurs des aliments traditionnels sur le marché régional basé à Ambam, la Coopérative des Commerçants des Marchés de Libreville (CCML) et la Plateforme Régional des Organisations des Producteurs de l'Afrique Centrale (PROPAC) doit être initié. La promotion et l'émergence de ces organisations devraient aider les entreprises ou les acteurs qui les constituent d'interpeller l'opinion nationale, régionale et internationale sur le travail qu'ils ont abattu souvent aux prix d'énormes sacrifices, le rôle socio-économique qu'ils jouent et sur leurs attentes actuelles pour développer leur busines. Des réponses concrètes à leur question et leurs attentes devraient les permettre de développer leur marché afin de contribuer à l'amélioration des revenus des paysans, le développement et la transformation des cultures vivrières, le développement de la commercialisation et l'exportation des mets traditionnels exploités et sous exploités, l'émergence des petites unités de transformation des aliments traditionnels et le positionnement des aliments portant la marque de la culture alimentaire gabonaise sur le marché régional et international.
- HAUT -
|